Pour éviter une épidémie de pandémies, l’appel à la « Solidarité écologique » de Marie-Monique Robin

La journaliste aux trousses de Monsanto, Marie-Monique Robin, publie « la Fabrique des pandémies », à partir d’entretiens avec 62 chercheurs afin de relayer leur cri d’alarme, « promouvoir une science des solutions » : on ne sauvera pas la santé humaine sans préserver celle de la faune et de la flore.  Entretien par Pia de Quatrebarbes

Au fur et à mesure de l’écriture de son livre « la Fabrique des pandémies », Marie-Monique Robin s’est rendu compte que ça « remettait un peu de cohérence dans tout ce bordel qu’est notre époque ». De la ferme de ses parents dans le Poitou où elle a passé les six derniers mois, l’ordinateur de la journaliste l’a connectée à des scientifiques des cinq continents : les meilleurs spécialistes de la biodiversité. Pendant longtemps, ces chercheurs – écologues, virologues, primatologues, parasitologues ou « chasseurs » de chauves-souris – ont crié dans le vide, alerté sur la catastrophe en cours. Et puis le virus du Sars-CoV-2 a « sauté » à l’homme. Chacun apporte une pièce du puzzle. De la plus petite algue de l’Antarctique, en passant par les chauves-souris du Gabon et les élevages de poulets de Thaïlande, jusqu’à la santé des hommes, tout est lié, tout est interconnecté.

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce marathon d’entretiens ?

MARIE-MONIQUE ROBIN 
 lauréate du prix Albert-Londres (1995), la journaliste  est l’auteure de nombreux livres et documentaires, notamment de deux enquêtes explosives : « le Monde selon Monsanto » et « le Roundup face à ses juges ».Il y a un an, j’ai lu un article du « New York Times » qui disait en substance : « Nous avons créé cette pandémie. » Ça m’a interloquée. J’ai commencé mes recherches et je suis tombée sur les travaux de l’écologue de la santé Serge Morand. Un écologue de la santé, c’est un chercheur qui examine les facteurs écologiques, la santé dans son environnement. Il m’a dit : « Partout dans le monde, il y a des scientifiques qui tirent la sonnette d’alarme, on ne nous écoute pas, vous pourriez tous nous rassembler dans un film comme “le Monde selon Monsanto”. » Alors j’ai commencé à contacter les meilleurs spécialistes sur le sujet. Ils m’ont raconté leur pandémie et leurs travaux. La plupart étaient déprimés.

Lire aussi : Pourquoi il faut protéger la biodiversité pour échapper à « l’ère des pandémies »

Pourquoi ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Parce qu’une épidémie de pandémies menace notre planète. Nous allons vers une ère de confinement chronique, ce sont leurs mots. Les prochaines pandémies pourraient être bien pires que celle-là. Le Covid fait des millions de morts, mais sa létalité n’est que de 1 %. On paralyse le monde entier pour un virus si « peu » mortel. Imaginons un peu : Ebola, c’est 60 % à 80 % de létalité…

Je connais bien le monde scientifique, c’est très nouveau de voir ces sommités dans leur domaine, que ce soit à l’Institut Pasteur ou à Harvard, dire : il faut changer nos modes de vie occidentaux, remettre en cause le système économique. Car le meilleur antidote à la prochaine pandémie, c’est la préservation de la biodiversité

Les pathogènes ont toujours existé… En quoi la destruction de la biodiversité est-elle responsable de l’émergence de maladies infectieuses ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Oui, ils ont toujours existé. Les scientifiques que je fais parler sont passionnés par les animaux qu’ils étudient : les rongeurs, qui constituent 40 % des mammifères, ou les chauves-souris. Avec les primates, ce sont les principaux hôtes des agents pathogènes. En un an, le monde entier s’est braqué contre les chauves-souris. Gaël Maganga, virologue au Gabon, m’en a expliqué toutes les particularités : c’est le seul mammifère volant. Pour réussir cette prouesse, la chauve-souris a développé un système immunitaire hors normes qui lui permet d’héberger des milliers de pathogènes sans en être malade. Quand on détruit leur habitat naturel, elles doivent fuir, ce qui les fait stresser et excréter beaucoup plus de virus. Finalement, c’est l’homme qui sort ces agents pathogènes du bois.

La fabrique des pandémies. préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire 
de Marie-Monique Robin, avec la collaboration de Serge Morand
La Découverte, coll. « Cahiers libres », 345 pages, 20 euros. 
▶ Avec l’actrice Juliette Binoche, Marie-Monique Robin va réaliser un documentaire issu de ce livre. Elles iront à la rencontre de scientifiques issu des cinq continents. Pour financer le film au budget de 600 000 euros, elle lance une souscription, une communauté de citoyens peuvent préacheter le DVD à 30 euros.

Voir le projet : https://www.m2rfilms.com/la-fabrique-des-pandemies

Sans la destruction de leur habitat, que se passe-t-il ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Un phénomène peu connu du grand public, l’effet dilution : les pathogènes hébergés par la faune dans une forêt tropicale avec un écosystème équilibré et riche sont présents à « bas bruit ». Quand on détruit un écosystème, on casse cet équilibre. D’abord les grands mammifères, prédateurs qui ont besoin d’espace, disparaissent. Or ils se nourrissent de rongeurs. Va alors proliférer un certain type de rongeurs dits généralistes, qui sont le premier réservoir d’agents pathogènes… Et là c’est une bombe virologique. Les scientifiques sont unanimes : la raison principale des zoonoses est la déforestation.

Lire aussi : Premier sommet de l’ONU sur la biodiversité. L’enjeu : freiner la sixième exctinction de masse

En quoi Ebola est-il emblématique ?

MARIE-MONIQUE ROBIN C’est l’exemple parfait. Ebola est apparu en 1976 pour la première fois en Afrique. Il est transmis par des primates chassés de leur habitat à cause de la déforestation massive : pour faire de l’agriculture, des routes, des mines ou pour l’industrie du bois. Les populations ont ensuite mangé des singes (la maladie se contracte par les fluides de l’animal, non par la viande cuite). Il ne s’agit absolument pas de dire qu’il faut interdire la viande de brousse, seulement la consommation d’espèces menacées d’extinction. Mais quand vous crevez de faim… Depuis, Ebola est devenu endémique avec des flambées épidémiques. Une étude de Robert Nasi, du Centre pour la recherche forestière internationale, montre bien que, depuis les années 1970, chaque flambée est liée à une déforestation qui a eu lieu deux ans plus tôt.

Lire aussi : Biodiversité. La vie sur Terre en alerte rouge

Deux ans, c’est très rapide…

MARIE-MONIQUE ROBIN Oui, en Guyane aussi, le chercheur Jean-François Guégan a montré comment surgit l’ulcère de Buruli, une sorte de lèpre transmise par une mycose. La déforestation de l’Amazonie pour l’orpaillage fait entrer la lumière dans les zones marécageuses, les oiseaux peuvent plus facilement y avoir accès et déciment les poissons qui mangeaient des crustacés porteurs de la mycobactérie, l’oxygénation modifie les marais, l’eau se réchauffe, le crustacé réservoir prolifère. En abattant un arbre, on rend malade une population entière.

Mais il faut un hôte intermédiaire pour atteindre l’homme…

MARIE-MONIQUE ROBIN Oui, et c’est là que les animaux domestiques et l’élevage intensif jouent un rôle particulier. Les scientifiques n’ont pas déterminé l’origine exacte du virus du Sars-CoV-2, mais l’une des hypothèses est le passage via des élevages de visons ou de porcs. On l’oublie souvent mais les porcs sont un des « meilleurs » ponts épidémiologiques. Leur patrimoine génétique nous est proche à 95 %.

Et là, la globalisation intervient. On trimballe les animaux, morts ou vivants, d’un bout à l’autre de la planète. J’ai aussi découvert que les poussins naissent en Thaïlande pour être envoyés dans tous les élevages intensifs d’Europe, du Brésil ou d’Afrique. C’est absolument délirant. L’histoire de l’émergence du virus Nipah est éclairante : en 1998, sur l’île de Bornéo (Indonésie), les chauves-souris sont chassées par la déforestation. Elles fuient vers la Malaisie, où sont installés des élevages intensifs de porc sous des arbres fruitiers. Elles mangent les mangues, défèquent sur les cochons, qui sont contaminés. Lesquels contaminent les ouvriers agricoles. La Malaisie, dont la population est à majorité musulmane, ne mange pas de porc. Les cochons sont destinés au marché mondial, Singapour et la Chine…

À la lecture de votre livre, on comprend aussi que la biodiversité a un rôle dans les maladies chroniques. En quoi ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Je ne m’attendais pas à découvrir ce lien. Tous les parasitologues le savent : il n’y a ni asthme ni allergie en Afrique, en dehors des grandes villes. Des études le montrent sur les amish – je l’ai découvert au moment où Emmanuel Macron traitait les écolos d’amish. C’est l’hypothèse de la ferme : être exposé pendant les deux premières années de sa vie à des agents pathogènes, au foin, aux vaches et au lait non pasteurisé construit un système immunitaire solide.

Comment cela s’explique-t-il ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Par les vers intestinaux ! Les parasitologues l’expliquent par la longue coévolution entre les helminthes ou les oxyures – des vers et parasites intestinaux – et l’homme. Lorsqu’un ver colonise nos intestins, un processus de protection se met en branle. Ces parasites réussissent à contourner nos cellules de défense, celles qui provoquent des réactions et des désordres inflammatoires. Ce fameux phénomène décrit dans les orages de cytokines du Covid. En Afrique, le Covid tue 40 fois moins, montrent plusieurs études. Éradiquer les vers intestinaux chez les enfants, comme on le fait, n’est pas forcément une bonne chose. Ils peuvent mettre à l’abri de réactions inflammatoires disproportionnées. Celles qui induisent des allergies.

Une étude faite sur les enfants de Carélie, une région séparée entre la Finlande et la Russie, est fascinante. Séparée par le rideau de fer pendant près de cinquante ans, la même population a eu deux modes de vie très différents. Du côté russe, les enfants, plus exposés aux bactéries et microbes, ont des taux d’allergie et d’asthme quatre fois moins élevés que les enfants finlandais. La pandémie de maladies chroniques croise celles d’origines infectieuses.

Pourtant, aujourd’hui, face au Covid, la seule solution avancée est un vaccin ou des médicaments. Pourquoi est-ce une impasse ?

MARIE-MONIQUE ROBIN Parce qu’il faut l’accompagner de mesures de moyen et long terme : protéger la biodiversité, en s’attaquant aux causes. Mais on ne peut pas exiger de la Malaisie ou de l’Argentine de cesser de déforester pour planter de l’huile de palme avec laquelle Total va remplir nos réservoirs, ou pour nourrir de soja transgénique nos élevages de porcs en Bretagne. En Argentine, j’ai vu l’impact sanitaire de cette déforestation. Les gens souffrent. Dans le Nord, les forêts primaires ont été rasées. Les sols fragiles ne produisent plus rien au bout de deux ans. Il faut commencer la transition agricole, ici, relocaliser la production, arrêter avec les monocultures et les méga-fermes, limiter la consommation de viande à une ou deux fois par semaine, en privilégiant de la viande de qualité.

Il y a urgence à promouvoir une science des solutions, de sortir de cette connaissance des « silos », d’un côté la santé animale et végétale, de l’autre la santé humaine. Les scientifiques qui parlent dans mon livre promeuvent une approche différente. Le nouveau paradigme pourrait être une « solidarité écologique » : prendre soin, être solidaire des autres formes de vie et des humains évidemment. Il faut refonder toute l’action publique collective avec ce leitmotiv.

Cela passe aussi par la réduction de la pauvreté ?

Oui, les scientifiques le disent : c’est impossible sans réduire la pauvreté. Il faut encourager les pays qui déforestent à trouver des cultures de substitution ou des moyens pour réduire la pauvreté. Nous avons un modèle économique qui est fondé sur les profits illimités sans jamais tenir compte des dégâts causés à l’environnement et dont souffrent une majorité de gens ne profitant pas de ces activités économiques : 28 milliardaires dans le monde possèdent autant que 3,5 milliards d’autres personnes. On voit bien le problème !

https://www.humanite.fr/pour-eviter-une-epidemie-de-pandemies-lappel-la-solidarite-ecologique-de-marie-monique-robin-699942

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